Troubles psychiques : personne n’est à l’abri

Manuel P. Stadtmann est un expert en matière de stress et de gestion du stress. Le professeur de santé mentale à la Haute école spécialisée de Suisse orientale donne des conseils pour gérer le stress et affirme que personne n’est à l’abri de troubles psychiques.

05.10.2026 - Katharina Zürcher

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« En Suisse, nous nous définissons en grande partie par nos performances » : Manuel P. Stadtmann. (Image : zVg)

Manuel Stadtmann, qu’en est-il de la santé mentale de la population suisse ?
D’après les données de l’Observatoire suisse de la santé (Obsan), la plupart des gens se portent bien. Ils ont suffisamment d’énergie et se sentent capables d’accomplir leurs tâches. Malgré tout, jusqu’à un tiers de la population présente des symptômes de stress pouvant indiquer, par exemple, une dépression – et ce phénomène a clairement pris de l’ampleur. Quand bien même tout le monde ne développe pas nécessairement un trouble manifeste, cette évolution me préoccupe. Et je me demande dans quelle mesure notre société fait le nécessaire pour prévenir cette tendance. La moitié des nouvelles demandes d’AI sont motivées par des troubles psychiques. En tant que chercheur et clinicien, je souhaiterais qu’on intervienne davantage en amont, avant que les gens ne tombent malades.

Qu’est-ce qui permettrait de renforcer la santé mentale des personnes ?
Sur le plan organisationnel, il est intéressant d’investir dans la gestion de la santé en entreprise (GSE). Je vois là un grand potentiel pour promouvoir et préserver la santé des employés, en particulier au sein des petites et moyennes organisations. Il est également important que les collaborateurs disposent de structures auxquelles ils peuvent s’adresser lorsqu’ils ne se sentent pas bien. Mais il s’agit également d’une question de culture d’entreprise, et ce n’est donc malheureusement pas encore le cas partout. 

Nombre de personnes hésitent à parler de leurs problèmes psychologiques sur leur lieu de travail. Comment l’expliquer ? 
En Suisse, nous nous définissons en grande partie par nos performances. C’est agréable de pouvoir fonctionner sans difficulté ; nous voulons toutes et tous faire partie intégrante de la société. Mais qu’advient-il des personnes qui n’ont pas le même niveau de performance ? Elles fournissent bien une prestation, mais toujours avec l’impression de ne pas être à la hauteur, donc insuffisantes. Cela peut générer des sentiments de culpabilité et de honte qu’il est difficile d’aborder avec son employeur. Mais je ne le répéterai jamais assez : les troubles psychiques peuvent toucher n’importe qui ; personne n’est à l’abri.

Les troubles psychiques sont de plus en plus fréquents. Quelles en sont les raisons ?
Mise à part la question de la définition, qui va au-delà d’un éventuel diagnostic, il existe plusieurs raisons. D’une part, on observe aujourd’hui une certaine ouverture à cet égard. Les jeunes en particulier ne considèrent pas les problèmes de santé mentale comme autant stigmatisant que les personnes plus âgées, qui en font davantage une affaire privée. On peut également imaginer que les chiffres sont différents parce qu’autrefois, il manquait des outils adéquats pour recenser ce type de problèmes. Et puis, certaines évolutions sociétales ne sont pas vraiment favorables à la santé.  Notamment, les exigences imposées aux jeunes aujourd’hui sont très différentes par rapport à il y a cinquante ans. Tout va de plus en plus vite, les jeunes sont submergés alors même qu’ils ont souvent du mal à établir des priorités en raison de leur manque d’expérience de la vie. En plus, ils doivent produire un justificatif de compétence pour la moindre bagatelle, ce qui demande beaucoup d’énergie. 

La rapide avancée de la numérisation joue-t-elle aussi un rôle ? 
Certainement ! Nous devons garder à l’esprit que, par le passé, l’humanité a toujours eu beaucoup de temps pour s’adapter aux changements de situation. Les progrès liés à la numérisation et à la mondialisation réalisés ces dernières années ont été incroyablement rapides, au point que notre évolution biologique n’a pas pu suivre ce rythme de manière synchrone. Il est tout simplement impossible pour les êtres humains de s’adapter aussi rapidement. Cela peut générer du stress. Les informations se propagent aujourd’hui à une vitesse fulgurante à travers le monde, et ça ne fait du bien à personne d’être confronté 24 heures sur 24 à des nouvelles de catastrophes.  

«La numérisation et la mondialisation ont progressé très rapidement, au point que l’évolution biologique n’a pas pu suivre le rythme.»

Manuel P. Stadtmann

Qu’observez-vous dans votre pratique professionnelle ?
Mon emploi d’une journée par semaine au service de psychiatrie intégrée de Winterthour me permet de rester en contact avec la pratique tout en exerçant mes fonctions de professeur. Je travaille au service ambulatoire dédié aux maladies associées au stress et aux troubles post-traumatiques. Le stress en soi n’est pas une mauvaise chose : nous avons besoin d’une impulsion pour courir prendre le train ou respecter une échéance importante. Mais le stress devient un problème lorsqu’un individu se trouve constamment sous haute tension et que son organisme ne parvient plus à se détendre. Il peut s’agir de la vie professionnelle ou de la vie privée, mais ces deux aspects se recoupent souvent. Les exigences sont complexes et les attentes envers soi-même sont élevées : on veut tout faire à la perfection, et il arrive un moment donné où il devient impossible de se régénérer.

L’OMS a déclaré que le stress constituait l’une des plus grandes menaces pour la santé au 21e siècle. Comment pouvons-nous la prévenir ?
Le stress a une incidence non seulement sur le mental mais aussi sur le corps. Ce sont des processus sur lesquels nous n’avons aucun contrôle. La capacité de chacun à supporter le stress et la manière de s’en remettre varient d’une personne à l’autre. Il se peut qu’une personne très sociable se ressource bien en sortant tous les soirs avec des amis. D’autres auront surtout besoin de calme. C’est à chacun et chacune de trouver la bonne formule par soi-même. Moi, par exemple, au début de ma formation, je ne voyais pas vraiment l’intérêt de la pleine conscience, mais je compensais physiquement en faisant du sport. On peut apprendre des stratégies pour lutter contre le stress, mais il faut les mettre en pratique lorsque l’on se sent bien. La gestion de la santé en entreprise (GSE) peut également apporter un soutien ; suivre certains cours est parfois utile. Dans tous les cas, il faut rester attentif car le stress peut non seulement affaiblir le système immunitaire mais aussi entraîner des problèmes cardiovasculaires. L’infarctus du myocarde est une maladie typique des cadres. 

Environ 40 % des employés en Suisse se sentent stressés au travail. Quelle est la part de responsabilité des employeurs ?
Il faut d’abord vérifier si les structures permettent de réduire le stress. Car on ne peut pas toujours tout mettre sur le compte de l’individu. Certaines organisations n’offrent pas les conditions nécessaires permettant à chacun de s’autoréguler, et des tâches mal définies ou une charge de travail trop importante sur la durée deviennent alors néfastes pour la santé. Les relations interpersonnelles sont aussi importantes : est-on entendu en tant que collaborateur, le travail est-il valorisé ? Si ce n’est pas le cas, il en résulte un stress supplémentaire. Ce sont clairement des questions de conduite. Au niveau individuel, une bonne autogestion peut être utile : est-ce que je m’accorde suffisamment de pauses, est-ce que j’entretiens mes relations sociales, est-ce que je veille à me détendre et à trouver un équilibre par rapport au travail ? 

Dans le cadre du CAS « Stress et gestion du stress » que vous dirigez, vous collaborez également avec la Société suisse d’hypnothérapie. L’hypnose aide-t-elle à lutter contre le stress ?
Comme pour la formation à la pleine conscience (Mindfulness Based Stress Reduction, MBSR), nous travaillons également avec des spécialistes reconnus dans le domaine de l’hypnose. Notre objectif est de proposer aux gens divers outils, notamment en matière de communication et de méthodes de conseil. Il n’existe pas d’outil unique qui convienne à tout le monde et dans toutes les situations. Il en va de même pour l’hypnose médicale. Une collègue de l’hôpital cantonal de Saint-Gall, qui travaille au service d’anesthésie, utilise l’hypnose avec succès au point que l’anesthésie n’est plus nécessaire pour certaines interventions. Sur le plan émotionnel, l’hypnose peut favoriser l’introspection et apporter une sensation de détente en aidant à accepter aussi les émotions que l’on a du mal à assumer.

Pour finir, auriez-vous un conseil à donner à nos collègues qui subissent une forte pression au travail et se sentent stressés ?
Je pratique moi-même un petit rituel qui m’aide à voir aussi le bon côté des choses. Le stress nous empêche de mettre en perspective les expériences positives et nous pousse à nous concentrer sur les aspects négatifs. Alors, le matin, je glisse quelques grains de céréales ou petits cailloux dans la poche droite de mon pantalon. Chaque fois que je réussis très bien quelque chose ou que je ressens une satisfaction particulière durant la journée, je prends un caillou et le place dans la poche gauche. Le soir, je fais le point sur tout ce qu’il y a eu de positif et je repasse chaque moment en revue. J’arrive ainsi à ralentir le rythme et à me concentrer davantage sur les aspects positifs. Je le recommande vivement !

Manuel Stadtmann, salute mentale, stress

Manuel P. Stadtmann

Manuel P. Stadtmann a créé le Centre de compétence en santé mentale, qui fait partie de l’Institut des sciences de la santé de la Haute école spécialisée de Suisse orientale, et en assure la direction depuis lors. Outre son poste de professeur, qu’il occupe depuis quatre ans, cet homme de 38 ans travaille à 20 % au service de psychiatrie intégrée de Winterthur. Manuel Stadtmann a débuté sa carrière par un apprentissage d’aide-soignant à la clinique psychiatrique de Rheinau. Il a ensuite suivi des études de sciences de la santé et de psychologie clinique tout en travaillant. Il a rédigé sa thèse consacrée aux maladies associées au stress et troubles complexes post-traumatiques dans le cadre d’un programme conjoint des universités de Witten-Herdecke et de Zurich. Il a ensuite effectué un post-doctorat à l’Institut de psychopathologie et d’intervention clinique de Zurich. Il a pris ses fonctions de chargé de cours à Saint-Gall en 2019 afin de mettre en place le centre de compétences en santé mentale. Il dirige aujourd’hui une équipe interdisciplinaire qui compte onze personnes.

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