Trouver sa place, sans se définir par elle
« J’ai toujours aimé écrire », confie Yagmur Oktay. Greffière à la Cour VI du Tribunal administratif fédéral, elle travaille sur des dossiers relevant du droit des étrangers, une matière qu’elle décrit comme « vivante et profondément humaine ». Son quotidien alterne entre la gestion des dossiers, la rédaction d’arrêts et les tâches plus ponctuelles liées à l’instruction. Un poste qui s’inscrit dans la continuité d’un parcours académique exigeant et cohérent.
Originaire de Fribourg, Yagmur a suivi un itinéraire universitaire linéaire, jusqu’à l’obtention d’un Master en droit à l’Université de Fribourg. « J’ai toujours été une bonne élève, sage, curieuse. J’aimais étudier, apprendre, comprendre », confie-t-elle avec modestie. Après un poste à la Justice de paix de la Broye, elle découvre une annonce du Tribunal administratif fédéral à Saint-Gall dans le domaine du droit des étrangers : une opportunité qu’elle saisit sans hésiter.
Suivre un dossier du début à la fin
« C’est la matière qui m’a tout de suite attirée. J’avais déjà suivi plusieurs cours sur le droit des migrations et de l’asile, et c’était une belle occasion de m’y replonger concrètement, après une première expérience auprès du Bureau de consultation juridique de Caritas. » Ce changement d’environnement lui a aussi permis de se renouveler : « Venir à Saint-Gall, c’était casser la routine, rencontrer de nouvelles personnes, voir autre chose. »
Aujourd’hui, elle partage son temps entre l’analyse minutieuse des dossiers, la rédaction d’arrêts et la réflexion autour des projets de décision. « Ce que j’aime, c’est suivre un dossier du début à la fin : on part de rien et, après un long travail d’analyse et de propositions, on aboutit à un arrêt publié », explique-t-elle. Pour elle, la rédaction va bien au-delà d’un exercice technique : « Le plus important, c’est de rendre une décision claire, logique et conforme au droit, et de ne pas oublier que dans le domaine du droit des étrangers, les destinataires n’ont pas toujours les mêmes repères linguistiques ou juridiques. Il est donc essentiel de garder en tête pour qui on écrit et de veiller à ce que la décision soit compréhensible pour les administrés. »
«Il est essentiel de garder en tête pour qui on écrit et de veiller à ce que la décision soit compréhensible pour les administrés.»
Yagmur Oktay
Une matière vivante et humaine
Travailler dans le domaine du droit des étrangers implique de côtoyer au quotidien des situations de vie parfois très lourdes. Pour Yagmur, la clé réside dans la capacité à garder la bonne distance : « Je suis quelqu’un de très sensible, mais j’ai appris à faire la part des choses. Il faut savoir garder une distance professionnelle, sinon on ne peut pas faire son travail. » Elle souligne toutefois que cette matière reste « vivante et profondément humaine » : « Ce sont avant tout des personnes que nous avons en face de nous. » La solution finale est le fruit d’une réflexion commune entre la juge et la greffière, qui se concrétise dans l’exercice du pouvoir d’appréciation, lui-même exercé au regard des exigences imposées par le droit. Ses expériences passées à la Justice de paix et auprès de Caritas lui ont permis d’acquérir cette posture : « Ces expériences m’ont appris à écouter et à comprendre, mais aussi à m’adapter et à garder la rigueur nécessaire. »
Face à la complexité de certains dossiers et à la profondeur de réflexion qu’ils nécessitent, Yagmur peut compter sur l’esprit d’entraide qui règne entre greffiers et greffières au Tribunal : « Les portes sont toujours ouvertes, les collègues expérimentés partagent volontiers leurs conseils. » Cette collégialité, typique du TAF, constitue selon elle une force du travail judiciaire : « On apprend chaque jour, même après plusieurs années. »
La diversité comme richesse silencieuse
Issue d’une famille kurde ayant immigré en Suisse, Yagmur a grandi dans un environnement où l’éducation représentait une valeur cardinale. « Mes parents n’ont pas eu la chance de faire des études, mais ils m’ont toujours encouragée à aller le plus loin possible. Pour eux, apprendre, c’est précieux. » Elle reconnaît qu’un prénom, un nom ou une apparence peuvent susciter des a priori : « Oui, il y a parfois des biais, souvent inconscients. Mais je n’ai jamais voulu m’y arrêter. » Elle préfère se concentrer sur le travail : « Le travail et l’effort, ça ne ment pas. » Pour autant, Yagmur ne nie pas l’importance de la diversité dans le monde juridique : « C’est une richesse, car chacun apporte une expérience de vie différente. Cela nourrit la réflexion et ouvre de nouvelles perspectives. » Elle ajoute : « Dans notre domaine, cette diversité permet aussi de mieux comprendre la réalité des personnes que le Tribunal doit juger. »
Interrogée sur le fait de représenter « plus qu’elle-même », elle répond avec nuance : « Si mon parcours peut donner confiance à une jeune personne issue d’une minorité, tant mieux. Quand j’étais étudiante, j’aurais aimé pouvoir poser mes questions à quelqu’un qui me ressemble. Mais je ne cherche pas à être un symbole ou un modèle. »
Une force tranquille
Ce qui frappe, chez Yagmur, c’est l’équilibre entre rigueur et humilité. Ni revendicative ni effacée, elle avance avec constance. « Je suis fière de ce que j’ai accompli par moi-même. Ce qui compte, c’est la compétence, la rigueur et la qualité du travail fourni. » Elle évoque avec gratitude les personnes qui l’ont soutenue dans son parcours : « J’ai eu la chance de croiser des mentors bienveillants, à la Direction de la santé et de l’action sociale de l’Etat de Fribourg, puis à la Justice de paix. » Fidèle à cet esprit de bienveillance, elle accorde aujourd’hui une grande importance aux relations humaines, en gardant contact avec ses anciens collègues, un lien qu’elle juge précieux. Yagmur conclut avec une phrase qui résume parfaitement sa philosophie : « Il ne faut pas se réduire à son identité, mais la considérer comme une richesse. » Des mots qui traduisent la force tranquille de son parcours : celle d’une juriste rigoureuse, sensible et fidèle à ses valeurs.
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